Par Reghai Yasmina
Nous n’avons jamais autant communiqué. Pourtant, nous avons rarement aussi peu parlé.
Il suffit de lever les yeux dans un café pour s’en rendre compte. Quatre amis sont assis autour d’une table. Pourtant, quatre écrans attirent toute leur attention. Les doigts défilent sur les téléphones. Les notifications s’enchaînent. Les regards se baissent. Peu à peu, le silence s’installe.
Une société qui échange… sans toujours se parler
Notre époque produit chaque jour des milliers de messages, de photos, de commentaires et de réactions. Pourtant, la vraie conversation devient plus rare. Celle qui prend son temps. Celle qui écoute. Celle qui accepte les désaccords. Celle qui fait réfléchir.
Nous communiquons en permanence. Mais parlons-nous encore vraiment ?
Dans les familles, la scène est devenue courante. Les repas se déroulent parfois sous la lumière des écrans plutôt que sous celle des échanges. Chacun consulte son téléphone. Pendant ce temps, les joies, les inquiétudes et les anecdotes de la journée restent souvent sans réponse.
Les couples connaissent aussi cette réalité. Ils passent la soirée côte à côte. Pourtant, chacun reste absorbé par son fil d’actualité, une vidéo ou une conversation en ligne. Être proche ne signifie plus toujours être ensemble.
Les cafés changent aussi
Les cafés marocains ont longtemps été des lieux de discussion. On y débattait de politique, de football ou de la vie pendant des heures. Aujourd’hui, le décor change peu à peu. Beaucoup partagent le même espace. En revanche, ils ne partagent plus forcément le même moment.
Le problème dépasse la technologie. En effet, le smartphone n’est pas le seul responsable. Il révèle surtout une évolution de nos habitudes.
Parler demande du temps. Écouter demande de l’attention. Accepter un avis différent demande aussi de la patience. Or, ces qualités trouvent de moins en moins leur place dans un quotidien rythmé par l’instantané.
Rien ne remplace une vraie conversation
Un message peut être corrigé avant d’être envoyé. Il peut être effacé ou réécrit. En revanche, une conversation ne propose pas de bouton « supprimer ». Elle nous invite à improviser. Elle nous pousse à regarder l’autre dans les yeux. Surtout, elle nous oblige à accepter sa différence.
C’est peut-être pour cette raison qu’elle devient plus rare.
Dans les métiers de la communication, une certitude demeure. Aucune technologie ne remplacera totalement la richesse d’un échange en face à face. Une hésitation, un sourire, une voix qui tremble ou un regard qui s’illumine disent souvent bien plus qu’un long message parfaitement rédigé.
D’ailleurs, la communication ne passe pas seulement par les mots. Elle vit aussi dans les silences, les gestes, les respirations et les émotions partagées.
Préserver notre culture du dialogue
Le Maroc possède une véritable culture de la parole. Depuis toujours, les maisons, les quartiers, les cafés et les places publiques vivent au rythme des discussions. Les histoires se transmettent. Les débats animent les soirées. Les générations apprennent les unes des autres.
Il serait dommage de voir cette richesse disparaître au profit d’une connexion permanente qui finit parfois par nous éloigner les uns des autres.
Bien sûr, il ne s’agit pas de rejeter les écrans. Ils facilitent notre quotidien et rapprochent ceux que la distance sépare. En revanche, ils ne doivent pas remplacer les moments de présence.
Au fond, la vraie question est simple. Savons-nous encore être pleinement présents lorsque quelqu’un nous parle ?
Être écouté est devenu un cadeau rare. C’est peut-être même l’une des plus belles marques d’attention que l’on puisse offrir aujourd’hui.
Et si le véritable luxe du XXIᵉ siècle n’était finalement pas le temps libre, mais une conversation sans interruption, sans notification et sans écran entre deux regards ?
Votre chroniqueuse qui continue de croire que certaines discussions méritent encore mieux qu’un simple « Vu à 22 h 47 ».
