Mai 2026 : Le Maroc qui compte ses dirhams… et ses silences

You are currently viewing Mai 2026 : Le Maroc qui compte ses dirhams… et ses silences

Par Yasmina Reghai

En mai 2026, au Maroc, il existe deux réalités. Il y a ceux qui regardent les chiffres à la télévision. Et ceux qui regardent les prix au marché. Les premiers parlent de croissance économique, de milliards investis, de réformes structurelles et de dialogue social. Les seconds parlent du prix des tomates, de l’huile, du carburant et du loyer. Ils parlent surtout de cette phrase devenue presque nationale : “On verra le mois prochain.”

Dans les cafés marocains, les conversations ont changé. On parle toujours football, bien sûr, mais on compare désormais les prix du poisson comme on comparait autrefois les scores du Raja et du Wydad. Le citoyen marocain est devenu expert en économie malgré lui. Il connaît le prix du gasoil avec une précision qui impressionnerait certains analystes financiers.

Et pourtant, le Maroc continue d’avancer.

C’est là toute la contradiction marocaine. Le pays construit, modernise ses infrastructures, prépare la Coupe du monde 2030 et affiche des ambitions importantes. Mais pendant ce temps, une grande partie des citoyens peine encore à finir le mois dignement.

Le dialogue social occupe une place centrale dans l’actualité marocaine. Les syndicats réclament des augmentations de salaires, une meilleure protection du pouvoir d’achat et des retraites plus justes. De son côté, le gouvernement évoque des efforts budgétaires importants et la nécessité de préserver les équilibres économiques. Mais entre les discours officiels et le panier de la ménagère, il existe parfois un long couloir… sans climatisation.

Ce qui fascine le plus chez le Marocain reste cette incroyable capacité à continuer malgré tout.
À sourire. À inviter pour un thé alors que le réfrigérateur menace déjà de rendre les armes.
À dire “hamdoullah” avec élégance, même lorsque la facture d’électricité arrive comme une sanction inattendue.

Dans les taxis, les administrations, les salles d’attente et les marchés, une même phrase revient sans cesse : la vie est devenue chère. Pas seulement financièrement. Psychologiquement aussi.

Aujourd’hui, même les rêves semblent coûter plus cher. Envoyer son enfant étudier. Construire une maison.
Partir quelques jours en vacances. Vieillir sereinement. Tout paraît désormais payable en plusieurs fois.

Pendant ce temps, les réseaux sociaux continuent de montrer un Maroc parfait. Brunchs élégants, voyages, sourires filtrés et vies idéales défilent sur les écrans. Le Maroc numérique affiche son bonheur en haute définition. Le Maroc réel, lui, dort souvent avec des calculs dans la tête.

Mais il faut aussi reconnaître une vérité essentielle : le Maroc n’est pas un pays qui s’effondre.
C’est un pays qui résiste.

Et parfois, résister représente déjà une victoire. Le peuple marocain possède une force rare : transformer les crises en discussions, les difficultés en humour et les injustices en phrases ironiques lancées autour d’un café noir.

Le Marocain ne croit peut-être plus totalement aux promesses. Mais il garde encore confiance dans demain.
Et c’est probablement cette foi silencieuse qui maintient le pays debout. Car au fond, le véritable miracle marocain n’est ni économique ni politique. C’est cette capacité presque héroïque à survivre avec dignité dans un quotidien où tout augmente… sauf les nerfs.

Chroniqueuse des silences marocains et des vérités murmurées autour d’un thé.