Par Yasmina Reghai
Depuis des années, on nous l’annonce : la grande transition démographique. Elle apparaît dans les rapports, dans les PowerPoints de colloques parfois plus coûteux qu’une rénovation de maison de retraite, et dans les discours officiels teintés de “vision 2030”. Pourtant, malgré ces alertes répétées, le Maroc avance comme s’il avait encore tout son temps. Ironique, quand il s’agit de vieillissement…
Pendant que la pyramide des âges perd sa belle forme triangulaire pour ressembler à un pot de yaourt écrasé, le pays regarde ailleurs. Oui, nous avons une jeunesse à valoriser, mais cela n’empêche pas d’avoir aussi des seniors à protéger. Ici, on se repose sur la famille : c’est culturel, dit-on. Ou juste pratique pour éviter d’investir dans des infrastructures essentielles, chacun choisira sa lecture.
Soyons lucides : la Silver Economy au Maroc ressemble surtout à une économie de la débrouille. Le pays manque cruellement de maisons de retraite dignes, de services de soins à domicile, de centres de jour, d’habitats adaptés où l’on peut vieillir sans redouter un escalier. Dans certaines villes, les seuls “services” disponibles pour les aînés sont… les bancs publics. Et encore, quand ils ne sont pas cassés.
Quant à la gérontologie, cette discipline stratégique dans un pays où l’espérance de vie augmente plus vite que les loyers, elle reste marginale. Les formations sont rares, les professionnels encore plus. Résultat : la prise en charge des personnes âgées repose surtout sur la bonne volonté, rarement sur des moyens structurés.
Pourtant, on parle d’attirer des investisseurs dans la Silver Economy, présenté comme un “secteur d’avenir”. Mais pour attirer qui que ce soit, encore faudrait-il bâtir un minimum de structures, montrer une vision, comprendre les enjeux. Et surtout arrêter de considérer la vieillesse comme un accident malheureux plutôt que comme un cycle normal… et prévisible.
Le paradoxe est frappant : on ne prépare rien et demain, on s’étonnera de voir les plus de 60 ans plus nombreux que les jeunes diplômés que l’on tente tant bien que mal de retenir au pays. Alors, on créera des commissions, des enquêtes, des colloques. Peut-être même un slogan. Et on fera semblant d’être surpris. Comme d’habitude.
Alors, le Maroc est-il prêt pour le vieillissement de sa population ?
Non. Et le plus inquiétant est qu’il ne semble même pas pressé de l’être.
En attendant, nos aînés avancent, parfois courbés, souvent fatigués, toujours courageux. Ils méritent mieux qu’un futur improvisé.
Et nous aussi — parce qu’à la fin, nous serons tous concernés. Espérons qu’il restera au moins un banc public en bon état.
Votre chroniqueuse, qui vieillit mieux que les politiques publiques heureusement.
