Par Yasmina Reghai
Il fut un temps où, pour paraître cultivé au Maroc, il suffisait d’évoquer Ibn Khaldoun, de citer Montaigne, ou de glisser un “comme le disait Le Monde Diplomatique…”. On fronçait les sourcils en parlant de géopolitique et on passait pour un esprit éclairé.
Aujourd’hui, une seule formule a remplacé tout cela : “L’intelligence artificielle va transformer le pays.”
Pas besoin de comprendre. Pas besoin de coder. Pas besoin, surtout, de distinguer un chatbot d’un chat errant du quartier. Il suffit d’annoncer, d’un ton grave et inspiré :
“L’IA, c’est l’avenir du Maroc.”
Un avenir que la personne en question n’arrive pourtant pas à traverser sans Google Maps… mais passons.
Le nouveau gourou marocain : le “Techno-Ssage”
Dans les cafés chics de Casablanca comme dans les salons feutrés de Rabat, une nouvelle espèce émerge : le “Techno-Ssage”, avec deux “s”, parce qu’il déborde toujours de certitudes.
Il parle de blockchaïne avec assurance, sans savoir vraiment ce qu’il dit.
On le reconnaît à trois signes :
- il prononce “algorithmique” en insistant lourdement sur le “ique”,
- il cite toujours une conférence TED qu’il n’a jamais regardée,
- et il conclut inévitablement : “Le Maroc doit investir dans la data”, comme s’il s’agissait d’un nouveau rond-point.
Pendant ce temps, les vrais innovateurs travaillent en silence
Les véritables ingénieurs, eux, observent tout cela sans bruit.
Ils savent que l’innovation ne se construit pas sur des buzzwords, mais sur des nuits blanches, des lignes de code et des essais ratés.
Loin des débats de terrasse, ce sont eux qui bâtissent, pas à pas, le Maroc digital de demain.
L’IA, solution miracle made in Morocco
Certains, pleins d’espoir, voient déjà dans l’intelligence artificielle la solution à tous nos maux :
- les administrations lentes,
- les rendez-vous médicaux impossibles,
- les embouteillages interminables,
- et pourquoi pas la liste d’attente au consulat ?
Après tout, il faut bien rêver un peu.
Mais l’ironie est là :
Nous parlons futur numérique alors que nous refusons toujours les mises à jour de notre téléphone.
Nous vantons la “révolution technologique” tout en imprimant trois exemplaires “au cas où”.
Et nous croyons à l’intelligence artificielle sans avoir encore maîtrisé… la file d’attente.
Ce qu’il nous manque vraiment
Le Maroc ne manque ni d’intelligence, ni de talent. Ce qui manque, parfois, c’est l’intelligence collective — celle qui met de l’ordre dans le désordre, sans grands discours, sans jargon, mais avec du travail, de la rigueur et un peu d’humilité.
En attendant, si vous voulez briller lors d’un dîner mondain, voici la recette :
- Glissez un “machine learning” entre deux bouchées d’amandes grillées.
- Avec un peu de chance, on vous prendra pour un visionnaire.
Votre chroniqueuse qui scrute le réel, un sourire ironique en coin.
