L’adresse du crime : quand la justice marocaine change de domicile
Par Yasmina Reghai
La justice marocaine a trouvé une nouvelle boussole : la carte d’identité nationale.
À partir de décembre 2025, ce petit rectangle en plastique ne servira plus seulement à prouver votre existence, mais aussi à déterminer où la justice viendra frapper à votre porte.
Et si vous avez déménagé sans prévenir ? Pas grave : la convocation arrivera quand même… à votre ancienne adresse. Vous ne la lirez jamais, mais la loi considérera que vous l’avez reçue. Magie administrative à la marocaine.
Une réforme bien réelle : la loi n° 03-23
Derrière l’ironie, la réforme est sérieuse.
La loi n° 03-23, qui entre en vigueur le 9 décembre 2025, modifie le Code de procédure pénale. Elle fait de l’adresse figurant sur la carte d’identité nationale (CIN) le point de référence unique pour toute notification judiciaire.
En clair : si vous êtes introuvable à cette adresse, la convocation ou le jugement seront réputés notifiés après dix jours. Vous serez donc considéré comme présent, même absent.
Les conséquences pour les citoyens
Et si vous contestez ? Trop tard.
La réforme supprime la possibilité d’invoquer un défaut de notification.
Résultat : la justice avance… vous, non.
Le texte prévoit aussi des amendes pour ceux qui ne mettent pas à jour leur CIN après un changement d’adresse — de 200 à 300 dirhams, selon la loi 04-20. Ce n’est pas la ruine, mais cela pourrait vous coûter bien plus cher si une condamnation tombe dans votre boîte aux lettres… sans que vous le sachiez.
Modernisation ou précipitation ?
On nous promet une justice plus rapide, plus fluide, presque numérique.
Mais à force de vouloir gagner du temps, on risque surtout de perdre le sens.
Entre modernisation et précipitation, la frontière devient aussi mince qu’un ticket de guichet.
Le nouveau mantra du citoyen modèle
Moralité : si vous tenez à votre liberté, tenez à votre adresse.
Le nouveau mantra du citoyen modèle pourrait bien être :
“Je déménage, donc je renouvelle ma CIN.”
À défaut, la justice viendra peut-être toquer chez quelqu’un d’autre… mais ce sera toujours pour vous.
